Vivre de politique en Mauritanie

Vivre de politique en Mauritanie 

Bolletig. J’aime bien ce mot. Pour sa coloration locale. C’est notre façon, nous les Rimiens, de vivre la politique. De la sentir. De l’explorer. De l’adapter. Sans l’adopter. 

La politique (ou bolletig) est devenue la raison d’être des cadres de ce pays. Des chefs de tribus. Et même des chefs religieux (cheikh).

Elle s’exploite, en tout temps, mais si vous voulez la sentir vraiment, attendez les « saisons des campagnes électorales », avec une prédilection affirmée pour les présidentielles. 

L’instrument privilégié de la politique (politicienne) se sont les partis, et il y en a de toutes sortes. Les partis de la majorité. Les partis de l’opposition. Les partis de rien (du tout) ! Des partis qui sont pourtant partout. Dans le parti de la majorité dont le chef (suprême), en réalité, est celui de l’Exécutif, le Raïs, et dans l’opposition qui, de par ses divergences alimentées par les egos de ses leaders, est devenue les "oppositions" ! 

Ce topo de la situation politique en Mauritanie rend vaine toute tentative de transformation positive par l’exercice de la démocratie. Je ne dirais pas qu’on fait du surplace, depuis le dégagement de 2005 et la "Rectification" de 2008, mais on marche vraiment aux pas de tortue alors que les autres, notamment certains de nos voisins, n’attendent pas.

Au sein de la majorité, la politique répond à une convergence des intérêts souvent égoïstes, même si dans la forme, la pratique essaie de suivre la "norme" telle qu’elle nous a été imposée par l’Occident. Du côté de l’opposition, la politique est plutôt un cocktail (explosif) d’inconséquences répondant parfois à des agendas cachés. Les querelles de clocher tournent souvent au mélodrame et renforcent les citoyens dans leurs convictions que le salut ne viendra pas d’une opposition dont certains leaders se trompent souvent de cibles.

Dans l’exercice de la politique, "majoritants" et opposants s’en donnent à cœur joie. Les protagonistes transforment la politique en un jeu dont le tintamarre assourdit nos oreilles par l’entrechoquement d’arguments et de contre-arguments livrés sans réelle conviction. Bolletiguement parlant, cela se comprend. Les partis et ceux qui s’y activent jouent leurs rôles dans le Cirque politique dont la règle d’or est de ne jamais dévoiler toutes ses cartes. 

 

Le parti de la majorité 

 

A y regarder de près, la majorité n’a qu’un parti ! Et oui, si l’on parle le langage de la « bolletig ». Voyez-vous, El Insaf, parti au pouvoir, a tous les pouvoirs. Ce n’est pas juste, me diriez-vous, mais c’est justifiable. Avec 107 députés, il ne laisse que du dépit à ceux qui veulent lui disputer les faveurs du pouvoir. Il a tous les conseils régionaux et la quasi-totalité des communes du pays. C'est lui le Centre, les autres sont la périphérie. Des satellites du pouvoir qui "captent" ceux qu’il ne faut pas laisser filer vers l’opposition. C’est « bolletiguement » correct parce que chacun y trouve son compte. On vous dira qu’on fait de la politique. Avec les moyens que l’on a. Les moyens du bord.

Alors, ceux qui sont dans la majorité servent le pouvoir et s’en servent aussi. Les hautes fonctions, l’argent, les privilèges et tout ce qui va avec. C’est une situation intemporelle qui n’est pas le propre du pouvoir actuel mais une commodité politique qui va de feu Mokhtar Ould Daddah à Ghazouani. Prendre toujours le parti de la majorité est un choix. De raison ? Beaucoup vous diront que oui.

 

Le parti de l’opposition 

 

A l’origine de ce choix singulier, une question de principe qui, en bute avec la réalité, s’avère être une déraison. S’opposer s’apparente plus à un jeu de dupes. Un jeu dans lequel l’opposant n’a pas les moyens de sa politique étant objet et non sujet. Il subit, consciemment ou non, les conséquences d’une situation dans laquelle il est embarqué, non engagé. C’est fatalement ce qui se passe en cas de transition (non) démocratique et de dialogue (non) inclusif. L’opposant qui cherche un compromis se retrouve souvent dans une situation de compromission qui ôte toute crédibilité à son engagement politique. 

 

Les partis de rien 

 

Ce sont des partis sortis de nulle part. Ceux qui, comme les Ong qui pullulent, sont appelés "partis cartables". Savez-vous quel est le nom du plus ancien parti de la majorité ? Ce n’est pas El Insaf qui est le "fils naturel" de l’Upr, lui-même avatar du Prds. Ce n’est pas, non plus, l’Udp que Naha Mint Hamdi Ould Mouknass "a hérité" de son père. C’est un parti créé en 91 du siècle dernier, dont le premier propriétaire n’est plus de ce monde, et utilisé aujourd'hui, comme beaucoup, en location-vente ! 

Parce qu’ils n’ont pas d’assises populaires, les proprios des « partis de rien » (comme partir de zéro et bâtir un empire financier) les "louent" à ceux qui peuvent financer une campagne, acheter des milliers de voix et se retrouver au parlement ! Des parti(r) de rien, il y en a plein.   Ils faussent le jeu de la démocratie et élèvent notre chère "bolletig" en une pratique qui entre dans l’ordinaire du Mauritanien. 

Vivre de politique c’est comme pêcher le poisson d’eau douce, cultiver son champ, entretenir son troupeau ou son commerce. On tire le profit de gens qu’on présente comme des militants opposés à d’autres qui le sont tout aussi bien, sauf que leurs intérêts divergent. Un jour ils peuvent se retrouver du même bord, ou changer de camp ! C’est toujours du « bolletiguement » correct, n’est-ce pas ?

Sneiba Mohamed