Quand tu ne seras plus là…

Il te reste encore quelques mois. Cinq exactement, si tout va bien. Je veux dire : si aucun officier de ceux qui n’ont pas profité de la « généralisation » à outrance de l’armée ne se rappelle que les coups d’Etat sont, depuis juillet 1978, le modus operandi pour accéder au pouvoir dans notre pays !

Tu as décidé de ne pas renier ton serment. Je ne serai pas candidat pour un troisième mandat ! C’est ce que tu as dit – et redit. Wtowv ! Une décision que beaucoup de tes compatriotes approuvent parce qu’ils considèrent que l’alternance est une nécessité. D’autres par contre s’accrochent à ce troisième mandat dont tu ne veux pas. Dont tu ne veux plus, peu importe les raisons. Ont-ils tort de vouloir te maintenir, « contre vents et marées » ? Contre ta volonté ! Oui et non.

Non ! Je commence par là, parce que c’est aussi mon intime conviction, moi qui n’appartiens à aucun camp, depuis que j’ai découvert, qu’être opposant ou « majoritant » c’est kif-kif. On dit chez nous que « tous les pains sont fais de farine » (Mbourou fof ko farine).

Non donc, parce que ceux qui s’accrochent au troisième mandat, sans y croire vraiment, ne peuvent te forcer à rester contre ton gré. Comme tout président qui a besogné dur, tu as besoin de te reposer. De l’avis de tes soutiens, tes deux mandats n’ont pas été de tout repos. Je ne veux pas me mettre sur le dos cette opposition qui trouve que ton passage à la tête du pays a été une calamité. Tu vois, Président, je parle déjà de toi au passé ! Je suis de ceux qui pensent que tu tiendras parole. Ce n’est pas parce que tu ne veux pas rester, à seulement soixante-et-un ans, mais parce que tu sais que c’est dans ton intérêt de partir. MAINTENANT.

Tu te reposeras de ce lourd fardeau qu’est la direction d’un pays pauvre. Un président qui est à la tête d’un pays nanti n’a aucun mérite. Il suffit seulement qu’il veille à la bonne redistribution des richesses pour s’assurer une douce tranquillité. C’est ce que font nos cousins du Golfe avec ce don d’Allah qu’est le pétrole. C’est pareil pour les vieilles démocraties où le pouvoir se pratique en coupe réglée. Regardez ce qui se passe, depuis trois siècles, en Angleterre, en France et aux Etats-Unis. Un président qui échoue ne craint que le verdict des urnes, pas qu’un obscur officier décide, sur un coup de tête, d’être président à la place du président.

En partant comme tu l’as décidé, tu te reposeras ainsi de cette opposition qui crie, à qui veut l’entendre, que tes dix ans de règne n’ont servi qu’à mettre à sac un pays déjà éprouvé par le long règne de Taya, que ton successeur, choisi par ton camp ou issu de ses rangs, aura du mal à redresser. Je le répète, encore une fois, c’est l’avis de tes opposants. Ceux qui jubilent déjà à l’idée que tu ne seras plus là dans six mois. Tes partisans, eux, veulent ton maintien pour un autre mandat, voire plus, parce qu’ils pensent que « les réalisations doivent se poursuivre ». Un autre que toi sera-t-il capable de « préserver les acquis » ?

Tu as encore le temps de dire « oui » à ceux qui répètent, comme des enfants de chœur, le célèbre refrain  de la chanson de Garmi, « Aziiz, laa temchi anna » (Aziz, ne nous quitte pas). Eh oui, parce que, franchement, on ne peut te refuser ce que la communauté internationale a accepté tacitement pour d’autres « présidents fondateurs ». Un « poète » conquis par la politique a même profité du festival de Walata pour rappeler qu’en Algérie, Bouteflika, cloué à son fauteuil roulant depuis plusieurs années, se représente pour la cinquième fois ! A 84 ans, Paul Biya est à son septième exercice. Kagamé pourrait rester jusqu’en 2029 ! En Egypte, Al-Sissi fait dire au parlement de son pays « si, si, jusqu’en 2034 ! Et la liste est longue. Alors, pourquoi pas toi, fichtre ?

Oui, tes partisans ont raison de refuser que tu sois le « petit mur » de l’Afrique, toi un ancien général qui a su forcer le destin. Deux coups d’Etat au compteur, ce n’est pas rien ! C’est même une première dans le pays !

Moustapha Salek a poussé Daddah dehors, Louly a pris la place de Bousseif mais, au bout de quelques mois, Haidalla, l’a poussé « doucement », vers la sortie. Ensuite, Taya a profité d’une circonstance favorable, pour occuper le palais. Et ça a duré vingt ans ! Je ne te dis rien sur cette période parce que tu étais là, observant, apprenant et attendant ton heure qui a sonné un certain 03 août 2005. Ton coup du berger était imparable. Il était la réplique parfaite de celui joué par Taya à Haidalla. Ne dit-on pas que : « qui tue par l’épée, périra pas l’épée » ? Mais, heureusement que, lors de ton coup contre Maawiya, tout comme celui que tu mèneras trois ans plus tard contre Sidioca, aucune goutte de sang n’a coulé !

L’argument de tes partisans, pour justifier le troisième mandat ? Sa solidité tient à sa simplicité : Ce qui est permis pour certains présidents de Républiques bananières, doit l’être également pour les autres. Quand l’Occident ne dit rien, c’est qu’on n’est vraiment pas tombé dans la « ridda » (le sacrilège). Paris, Washington et Londres protesteront certes durant quelques jours ou semaines, le temps de donner l’impression qu’ils sont pour le respect de la démocratie, mais ils n’entreprendront rien, absolument rien, tant que leurs intérêts ne sont pas menacés.

Mais toi, tu sais par expérience que l’appel au troisième mandat est un leurre, une perfidie même. Les Mauritaniens soutiennent toujours un pouvoir, jamais un homme. Celui qui te succédera aura droit aux mêmes égards. Il sera applaudi et chanté, jusqu’au jour où il décidera de partir, s’il n’est poussé vers la sortie par un énième putsch.

Tu sais que tout est mensonge. Les initiatives et le reste. Tu n’as pas été aux côtés de Taya pour rien. Le Système n’a plus de secrets pour toi.

Qu’on t’aime ou pas, il y a une chose qu’il faut reconnaître : ta capacité à manœuvrer. On dit que tu n’as pas été sur le terrain de la guerre mais la politique est un champ de bataille tout aussi pernicieux. Les gens agissent sans honneur. L’important est de gagner. De tirer profit des situations favorables. C’est ce que tu fais depuis 2005. Dans le cockpit, avec Ely, ton cousin disparu mystérieusement en mai 2017, tu tenais parfaitement ton rôle de copilote. Jusqu’à l’achèvement de la transition militaire, en 2007, tu n’as rien  laissé apparaître de tes intentions. Personne ne pouvait deviner, à l’époque, que tu allais être président à la place du président.

Avec Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi, « le président qui rassure », la situation avait complètement changé. Le pilotage était devenu automatique. Le bon marabout tenait seulement le manche mais c’est toi qui avais fixé le cap. Tu savais que, dans deux ans au plus, tu serais arrivé à tes fins. Occuper la présidence de laquelle tu avais dégagé Taya, l’homme que tu as servi vingt ans durant ! Bravo général ! Pardon, bravo Monsieur le Président !

Actuellement, tu es encore maître du jeu. Mais demain? Ta volonté de quitter en 2019 a déjà provoqué un branle-bas de combat au sein de ton camp. Un "weylemak yel warrani" (gare au dernier) qui justifie amplement la volonté de ne pas rater le train des positionnements. Les hommes qui t’entourent, ceux ayant pris place dans les premières loges, sont à la recherche d’un surplus de notoriété. Le peuple est à la recherche d’un dauphin, et chacun espère qu’il sera de sa tribu ou de sa région. La succession est ouverte.

Tu sais que tu dois livrer une rude bataille non pas pour préserver les acquis mais pour imposer tes choix. En fait, l’un vaut l’autre, n’est-ce pas ? Et, jusque-là, ça a bien marché.

A l’Assemblée, tu as réussi un coup de maître en imposant Baya, un homme à qui tu accordes apparemment une confiance sans limites, que d’aucuns considèrent comme ton double, et Boydiel le Sage, malgré ce qu’en dit l’opposition. En sabordant son parti Al wiam, le maire de Ndiago, désormais premier vice-président de l’Assemblée nationale au nom du parti au pouvoir, l’Union pour la République (UPR) met fin à l’ambiguïté politique de son "opposition responsable".

Il était dans l’antichambre du pouvoir, maintenant, il est en plein dedans ! Et toi, tu as forcément un homme "habité" par la politique, et dont l’une des qualités premières est de ne jamais renier ses engagements.

N’est-il pas un des rares ministres de Taya à s’être astreint à ne pas médire de lui, malgré les erreurs de l’homme exilé au Qatar depuis sa chute en août 2005? Je ne connais cette noble position que chez l’ancien Haut commissaire de l’OMVS, Mohamed Salem Ould Merzoug qui, lui aussi ancien ministre de Maawiya, n’avait jamais voué aux gémonies un régime qu’il a servi des années durant, ou l’ancien ministre des Affaires étrangères, actuel président de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni), Mohamed Vall Ould Bellal.

On me rétorquera peut-être que  Boidiel a trompé l’opposition ! Oui, c’est vrai, si l’on considère qu’en politique, les positions sont figées, qu’on se condamne, une fois pour toutes, à être opposant à vie ou « majoritant », alors que notre Mur de Berlin est bien tombé en 2005.

Le problème de ta majorité est qu’elle commence à bouger dans tous les sens. Mais on peut te faire confiance. Tu sais, macha Allah, comment diriger cette arche de Noé dans les eaux tumultueuses de la politique. Cette vision des choses t’a permis de contrôler une situation qui, sous Taya, avait fini par tourner à la pagaille généralisée.

Et c’est seulement pour écarter un tel risque que tu dois rester sur tes gardes. Rien n’est encore joué. Disons plutôt que c’est comme si la Mauritanie s’apprêtait à revivre le tumulte de 2007, quand le camp de Sidioca était opposé à celui d’Ahmed. Quand l’armée était aussi divisée autour de ces deux « champions » qui répondaient, pourtant, au même profil : anciens ministres de Moktar et fils de « grandes tentes » maraboutiques issus tous deux du centre du pays. Deux candidats qui n’étaient différents que par leurs tempéraments et la composition (recomposition plutôt) des alliances politico-militaires qui défendaient intérêts cachés et privilèges assumés. Ils portaient les espoirs de réussite politique et sociale des autres, de milliers d’hommes et de femmes qui savaient qu’il suffit d’un rien pour qu’ils deviennent « quelque chose ».

Aujourd’hui, le pays s’apprête à plébisciter Ghazouani, un autre ancien général, après l’avoir opposé, dans ce qui ressemblait fort bien à une primaire au sein de l’UPR, au colonel à la retraite Baya, président de l’Assemblée nationale.

C’est le scénario le plus probable. La victoire de l’opposition en 2019 relevant de l’invraisemblable. Ce qui n’avait été possible ni en 1992 ni en 2007 l’est moins aujourd’hui avec des militaires « civilisés » et rompus à la manœuvre politique.

La nature l’emporte toujours au bout du compte. Les hommes politiques, le capital, l’élite et les tribus sont déjà « en mouvement ». Ils ont longtemps attendu pour être sûrs que le troisième mandat n’est plus dans tes calculs.

C’est connu, le courage n’est pas la première vertu de bon nombre de ceux qui ont choisi de faire carrière en politique. La notion de « bon risque » est inconnue chez nous. Chacun suit le mouvement et s’évertue à tirer profit des opportunités. De l’opportunisme ? C’est « en situation » qu’on se rend compte, tous les jours, que rares sont ceux qui refusent la perche tendue par le pouvoir.

La guerre de succession aura donc bien lieu au sein même de ta majorité. Le « pousse-toi que je me place » a déjà commencé et tu as bien fait de tempérer les ardeurs. L’incertitude crée la peur, et ne pas savoir vraiment qui sera aux commandes en 2019, après ton départ, répond aux mêmes exigences de discipline qu’impose cette fin de second mandat. Cette fin de règne. Tu es encore maître de ton destin, ce qui n’est pas le cas des hommes et femmes qui t’entourent. Eux, te doivent tout. Ce qu’ils sont et ce qu’ils ont été. Ce qu’ils seront peut-être. Tu as sorti la plupart du néant et ils risquent d’y retourner quand tu ne seras plus vraiment aux commandes. Ils pensent que leur avenir dépend non pas de l’engagement politique, nécessaire pour que le Système perdure, mais uniquement de ta présence.

Tu as dit que tu ne quitteras pas la politique et certains s’empressent de considérer cette déclaration comme une assurance-vie. Un aveu de culpabilité et de non existence propre. Ce sont tes hommes, tu le comprends très bien. Un peu à l’image de ces anciens pirates qui écumaient le bassin de la Méditerranée ou la Mer de Chine. Ils n’avaient de considération que pour le butin et l’aventure. Personne ne veut savoir comment tu t’y prendras pour garder la main. Tu as dis que tu ne laisseras pas le pays retomber entre les mains de ceux qui le feront revenir à la case départ. 2005 ou 2007 ? Pas de troisième mandat, tu as dit, mais quoi alors? Premier ministre? Vice-président? Président du Parti? Tu seras quand même quelque part, pour veiller au grain.

Ce sont là des scénarios tous envisageables mais qui nécessitent des aménagements. Il faudra d’abord t’assurer qu’aucun d’eux ne présente des failles car ils n’ont jamais été éprouvés. Un président qui part n’a plus de pouvoir. Il se découvre. Il est hors-jeu. Tout se reconstruit, sans lui, autour de celui qui le remplace. La migration politique peut prendre du temps mais le processus est inéluctable. Moktar, Moustapha, Louly, Bousseif, Haidalla, Maawiya - surtout lui - Ely et Sidi sont passés par là. L’oubli qui prend la place de la gloire. Le président est parti, vive le président !

Je ne te dis que ce que tu sais déjà mais tu as peut-être un plan pour conjurer ce - mauvais - sort. Tu as jusque-là bien manœuvré. Tout te réussit, machalla. Quand la chance semble t’abandonner, tu tires ton succès de la naïveté de tes adversaires. L’Accord de Dakar, en 2009, est la parfaite illustration d’un rapport de forces qui a toujours été à ton avantage, malgré les doutes. A chaque fois, l’opposition joue et perd. Elle cherche le compromis et se retrouve en pleine compromission. Elle tue l’espoir dans l’effluve de l’amertume.

Alors que tu es encore là, le changement (d’attitude) est déjà perceptible. Sur les réseaux sociaux, dans les salons et bureaux, un seul nom : Ghazouani ! Un nom pas si nouveau que ça. C’était l’autre toi-même, comme disent ceux qui connaissent bien votre parcours commun. L’avant et l’après 3 août 2005, mais surtout, l’épopée « Sidioca ».

L’homme que tu dis avoir choisi pour te succéder a été lancé le jour où tu décidas d’en faire ton ministre de la Défense. Une succession qui ressemble plutôt à une continuation. Un enchaînement voulu par tes soutiens tiraillés entre le désir de durer, en tant qu’hommes du Système, et la nécessité de respecter la Constitution. Accepté par contrainte aussi. Mais oui, ceux qui ont appelé, jusqu’à la dernière minute, au déverrouillage des articles limitant les mandats présidentiels, ne se sont résolus à rentrer dans le rang que quand ils ont compris que le processus était irréversible. Et alors…On remet les compteurs à zéro.

Ton successeur est porté aux nues par ceux qui, hier, tenaient à toi comme aux prunelles de leurs yeux. Innocemment, ils ont trouvé la parade pour ne pas être en contradiction avec eux-mêmes, du moins en appartenance. « Nous respectons la volonté de notre Guide éclairé », « le bâtisseur de la Mauritanie nouvelle ». « Avec Ghazouani, la marche continue ». Ta volonté devient celle du Système. Mais tu sais très bien que c’est, à nouveau, un jeu de positionnement. Les plus fidèles de tes soutiens essaient d’établir un lien, évident certes, il faut le reconnaître, entre les « deux Mohamed », celui qui quitte le pouvoir et celui qui s’apprête à le conquérir.  

Quand tu ne seras plus là, on parlera de toi sans retenue. Mais qu’entendrions-nous de plus que ce qui se dit aujourd’hui ? Un mélange sulfureux de commérages et de vérités que le trop de libertés, accordé par ton pouvoir, ternit à l’image d’une presse aux contours de plus en plus flous.

Oui, les gens parleront comme ils le font aujourd’hui. En bien et en mal. Déjà, nous avons un avant-goût de cette « guerre des mots » à l’Assemblée nationale. A propos de la gestion économique durant la « décennie des Lumières », comme aiment à le dire certaines « plumes au service de la Nation ». La preuve la plus éloquente de cette « bataille » des chiffres, ceux de la Banque centrale notamment, est livrée par le ministre de l’économie et des finances contre les députés de l’opposition. Un procès ouvert alors que tu n’es pas encore parti ? Le député Biram réclame des comptes et, franchement, c’est une première alerte.

Dans les prochains mois, tu dois seulement craindre que le Cercle de tes adversaires n’accueille de nouveaux contingents de ceux qui sentent le vent tourner. Même s’il ne s’agit que d’un passage de témoin. Et comme tu le sais très bien, il y a des signes qui ne trompent pas : A la veille de chaque élection, on néglige le présent pour s’occuper de l’avenir !

On entendra tout le long de ces mois qui nous séparent de la présidentielle de nouvelles symphonies, des hymnes au président qui arrive. De temps à autre, on reviendra vers toi. Des réminiscences qui s’estompent pour faire place à l’oubli, peut-être. Sans le dire ouvertement, ces responsables travaillent à aborder maintenant l’ultime transfert du Pouvoir d’un Président craint et respecté vers un autre qu’il faut très vite « cerné », enveloppé dans la coque d’un système sans visage, sans nom.

Ce que toi et ton successeur devraient éviter, dans la continuation du long processus qui s’engage, c’est le transfert du pouvoir d’un Exécutif, jusque-là indépendant, vers un parti-Etat où se retrouvent tous les antagonismes possibles et imaginables.

Pour ceux qui désespèrent d’une victoire (possible) de l’opposition, le choix est entre remodeler notre démocratie, avec Ghazouani, ou bien retomber dans un nouvel âge des Ténèbres. Le règne des idéologies. Une voie mène le pouvoir de l’Etat vers l’individu; l’autre menace de le réduire à néant. Alors, rien, dans un avenir prévisible ne va arracher le fusil (le Savoir des intellos, l’Argent des hommes d’affaires, la pression de la Tribu et des Cercles idéologiques) des mains de l’Etat ! Rien n’empêchera celui-ci de drainer les richesses intellectuelles et matérielles et d’en disposer pour ses propres fins, en vue d’accroître encore et encore son autorité. Mais ce qui changera probablement, c’est l’aptitude de l’Etat à contrôler les velléités de conquête de ses composantes essentielles : Administration, Savoir, Argent et Tribus. Toi qui connais les tours et contours du Système, pour avoir tenu le gouvernail durant ces dix dernières années, tu devras aider ton Successeur à éviter les écueils.

Certes, avec toi, la « nouvelle » démocratie prospère et se nourrit d’une expression plus libre, de meilleures rétroactions entre gouvernants et gouvernés, d’une plus large participation populaire aux décisions mais peut-elle, en présence d’un parti de la Majorité ressoudé, produire un gouvernement moins bureaucratique que celui actuel de Mohamed Salem Ould Béchir, plus décentralisé, plus souple ? Peut-elle, cette démocratie, engendrer une plus grande autonomie pour l’individu, provoquer un glissement qui éloignera le pouvoir de l’Etat-parti – ou du Parti-état – non pas pour le faire « sécher sur pied » mais pour l’humaniser ?

Sous une forme ou une autre, la Majorité réorganisée détiendrait, virtuellement, la production et la distribution des rôles à l’ère-post-« azizienne », c’es-à-dire qu’elle pourrait recréer aussi un système de vases communicants qui saignerait à blanc les autres formations politiques. Ce sera alors un irrémédiable « weïlemak yel warrani » qui phagocyterait partis établis et « partillons » naissants.

Même l’Alliance populaire progressiste (APP) de Messaoud, qui a pourtant un statut particulier avec le pouvoir, pourrait ne pas être épargnée par la vague déferlante du nouveau parti présidentiel si, comme on le laisse entendre, tu décides d’en être le Chef. Le « avec moi ou contre moi », brandi lors des dernières élections, pour dissuader les mécontents de l’UPR de se présenter au nom d’autres formations de la majorité, est encore présent dans les esprits.

Nos peurs sont donc amplement justifiées : les forces qui sont à l’œuvre pour restaurer le pouvoir monopolistique du Parti-Etat sur les esprits sont celles-là même qui ont perdu Ould Taya ! Elles te perdront aussi si tu relâches ta garde avant de t’assurer que ta succession, déjà engagée, ne rencontrera aucune résistance comme celle qui t’avait obligé à contourner le sénat en recourant à l’article 38.

Quand tu ne seras plus là, on repensera le pouvoir autrement. L’assurance que tu avais était sans pareille. Tes voyages fondaient ta puissance. Ta maîtrise de la situation. Tu partais et revenais sans craindre ces « bouleversements » intra-pouvoir qui ont surpris plus d’un. Etait-ce l’assurance que tu avais en « le gardien du temple » que tu viens de choisir pour te succéder ? Peut-être bien. Donc, plus de coups d’Etat possibles ? L’armée est désormais une institution républicaine. Un choix ou une programmation. Les chefs militaires, mis dans les conditions idoines qui les éloignent de ce péché originel de 1978, ne servent plus que l’Etat et la Nation. C’est l’expression d’un souhait pas l’affirmation d’une vérité. C’est le secret dans la nomination au grade de général de tous les colonels, ou presque, qui peuvent constituer un quelconque danger. Cette « généralisation » de l’armée a un coup financier énorme mais elle sert tout de même à adoucir les mœurs d’officiers qui, jusque-là, faisaient du « tout est permis » de Nietzsche une sorte de passe-droit, « tout-droit » vers le pouvoir. Aujourd’hui, leur rôle officieusement établi est de surveiller celui qui a pris le pouvoir – ou qui y a été porté – l’obligeant à maintenir les équilibres nécessaires, sans réussir, pour autant, à empêcher certaines dérives.

Nos craintes se trouvent donc ailleurs. Dans cette endurance du Système. Pas dans le maintien d’un président ou l’arrivée d’un autre.

Il peut sembler que la résurgence de la religio-politique de l’UPR n’a pas grand-chose à voir avec le PRDS de Maaouiya. Est-ce dû au fait que tu es un président d’une toute autre nature ? Ou bien, c’est de la reconstitution autour de toi, et maintenant de ton successeur désigné, de l’élite politique de « l’âge des Ténèbres » qui suscite nos peurs ? Recomposer une nouvelle majorité autour de transfuges de l’opposition et d’anciens du PRDS n’est-elle pas un rejet violent de « l’assainissement » de la scène politique présente, assorti de la quête des certitudes absolues du passé ?

Tu te rendras compte, quand tu ne seras plus là, que ta volonté non accomplie de créer une nouvelle classe politique a été ton plus grand échec. Certes, tu as réussi à confiner les anciens ministres de Taya dans l’antichambre du pouvoir (ambassadeurs, députés, présidents de conseils d’administration, conseillers, etc.), mais sans parvenir toutefois à les empêcher de peser, lourdement, sur l’action politique de ces dix dernières années. L’échec du phénomène des « indépendants », lors de la transition militaire 2005-2007, était la preuve irréfutable que le pouvoir des tribus, et de l’élite qu’elles couvaient, fondait le pouvoir. A contrario, nous comprenons que ce à quoi nous assistons aujourd’hui, c’est bel et bien à une attaque en règle pour recomposer l’Ancien Régime ! Une telle démarche, si elle réussissait, obscurcirait le ciel et les idées de l’après 03 août, qui avait contribué à nous introduire dans une ère de pré-démocratie.

Quand tu ne seras plus là, la vie reprendra son cours normal. La politique continuera à nourrir ses hommes. Ceux qui en font un « métier » et ceux qui, comme moi, se sont souvent contentés d’être de simples « ouvriers de la politique ». La marche que les partis de la Majorité ont organisée pour célébrer la victoire du candidat de l’UPR ressemble, à s’y méprendre, à celle que tu avais dirigée, il y a quelques mois, contre « la haine et le racisme ».

De Paris où tu te reposes avant de revenir en simple citoyen auréolé du titre d’ancien président, tu as certainement vu que les attitudes ont changé. Les hommes politiques que tu as lancés – ou relancés – après la débâcle du PRDS, en 2005, et de tous ses avatars (PRDR, Adil), n’ont pas mis beaucoup de temps à comprendre qu’il faut jouer serrer pour se faire une place dans le nouveau système. Tu parlais de continuité, eux entrevoient un commencement, un nouveau départ. Ton passé se confond avec leur présent.

Le président qui arrive était dans le milieu. Il sait tout. Que la fidélité du peuple et de l’élite qui le manipule depuis soixante ans est factice. Qu’il sera appelé à travailler avec les hommes et femmes qui font et défont les présidents depuis 1978, en rendant l’armée responsables de leurs machinations. Que sa tribu et ses hommes d’affaires seront le moteur de tout ce qu’il entreprendra dans le domaine économique. Il reprendra la même stratégie, les mêmes comportements que ses prédécesseurs. Tu seras probablement son exemple vivant, celui dont il tire sa légitimité mais qu’il devra transcender pour être.

La période d’accalmie durera le temps qu’il faut pour que le nouveau président et ses hommes se mettent à reproduire les mêmes erreurs qui empêchent la Mauritanie d’être un pays « normal ». Quelques mois avant que le Nouveau Pouvoir ne commence à évoquer, à chaque occasion, ces « accumulations » qui plomberaient son action de développement. Alors, politiciens véreux et opportunistes déchargeront leur bile sur le passé, pas si lointain, dans lequel ils avaient pourtant trempé. On oubliera si vite le temps glorieux du « président des pauvres » et du bâtisseur de la « Mauritanie Nouvelle » comme on ne se rappelle plus maintenant de l’avènement du 12/12 ou de l’épopée des Structures d’Education des Masses.

Il suffira à ton bienheureux successeur de construire une école pour qu’on oublie tes écoles. Dix kilomètres de goudron mal foutu traversant un quartier conquis par les ordures suffiront pour faire oublier tes routes reliant les capitales régionales aux chefs-lieux de départements ! Pour les politiques, seul le présent compte.  

Quand tu ne seras plus là, tes thuriféraires seront tes pires ennemis. Ils oublieront les réalisations tant chantées aujourd’hui. Ils auront tendance plutôt à te charger de tous les malheurs de ce pays, sans faire le départ entre ceux que tu as causés, involontairement ou non, et ceux, nombreux, que tu as hérités des gestions précédentes. Tu sais plus que quiconque que les fidélités en politique n’existent pas sinon tes prédécesseurs auraient encore aujourd’hui leurs milliers d’aèdes !

Quand tu ne seras plus là, ta tribu sera marginalisée. Ton successeur aura pour priorité de lancer la sienne en plaçant ses élites dans les postes sensibles de l’administration, et en octroyant les marchés juteux à ses hommes d’affaires. Les gens diront ce qu’ils veulent mais lui poursuivra sans aucune gêne la « dépersonnalisation » du système qu’il a trouvé devant lui. L’opposition qui t’as donné du fil à retordre durant tant d’années reprendra du service tout en étant consciente de la vanité de son entreprise. Elle sortira dans les rues, criera tout son saoul mais ne changera rien à un rapport de forces devenu un statu quo. La crise continuera à être notre « normalité ».

Quand tu ne seras plus là, il te sera facile de juger. Qu’est-ce que j’ai fait ? Que pouvais-je faire de mieux ? Qui était sincère et qui ne l’était pas ? Tu verras défiler devant tes yeux toutes ces années passées à agir en suivant ta conscience. Selon ton bon vouloir, dira l’opposition. Il te sera plus facile d’assumer tes erreurs maintenant qu’elles n’ont plus d’effet sur ta gestion du pouvoir. Tu éprouveras des remords et ton humanité prendra petit à petit le dessus sur la « bête » qui était en toi quand tu essayais de te persuader qu’un président se doit d’avoir du caractère. Tu demanderas pardon, intérieurement, à tous ceux que tu estimes avoir lésés. Les opposants marginalisés, les hommes d’affaires floués, les pauvres, laissés-pour-compte... Tu comprendras, quand tu ne seras plus là pour décider, qu’on ne te disait pas tout, que certains jouaient sur ton manque de perception des réalités sociopolitiques du pays, ta bonne foi, pour asseoir leur hégémonie et te faire porter le chapeau de leurs desiderata.

Quand tu ne seras plus paré de ce « Excellence » intéressé, dû au président en fonction, mélange de dévotion et de crainte, tu redeviendras Mohamed Ould Abdelaziz. Humblement. Un homme qui recouvre son être et se départit du paraître. Tu reviendras à la vie. Tu seras libéré des chaînes de la responsabilité pour éprouver la joie - ou l’amertume - d’être de l’autre côté de la barre. Ceux qui viendront alors vers toi seront les Justes. Ils te révéleront les limites sans fin de l’artifice qui t’entourait. Ton rapport au pouvoir ne sera alors plus que souvenirs. L’Histoire ou les histoires. Ndeyçaan !