"Si tu veux construire un bateau, ne rassemble pas des hommes pour aller chercher du bois, préparer des outils, répartir les tâches, mais enseigne-leur la nostalgie de la mer infinie."
Antoine de Saint-Exupéry, Citadelle
Il naquit là où les hommes ne naissent pas. Dans le non-être de l'esclave, dans cette zone grise où l'humain n'est qu'un bien meuble, une ombre parmi les troupeaux. Mauritanie féodale, monde de granit où le destin se transmet comme une malédiction héréditaire, où l'on vient au monde dans la condition que le sort vous assigne et où l'on s'en va sans l'avoir jamais questionnée.
Orphelin. Esclave. Double infirmité sociale, double condamnation avant même que la conscience ait pu s'éveiller. Dans l'ordre immémorial des choses, Boubacar Messaoud était déjà compté, déjà rangé, déjà disparu. La rigidité sociétale avait scellé son sort avec cette implacable précision des mécanismes séculaires : il vivrait comme ses parents avaient vécu, mourrait comme ils étaient morts, dans l'invisible et le silencieux. Mais une improbable brèche s’est ouverte dans ce granit social, lui permettant l’accès à l’école, par une heureuse effraction. Cette école fut pour lui ce que la fêlure est à la lumière, c’est-à-dire un passage. Non point l'institution avec ses bancs et ses tableaux noirs, mais ce lieu mystérieux où la conscience s'aiguise contre le réel. L'enfant apprit à lire, et ce faisant, il apprit à se lire lui-même. Il découvrit qu'il existait en dehors du regard qui le possédait. C’est connu : toute libération commence par la conquête silencieuse d'une intériorité que l'oppresseur croyait à jamais confisquée.
A Moscou, Boubacar Messaoud y conquiert un Master of Sciences in Architecture. Comme si l'excellence était une manière de dire au monde : je suis, donc je résiste. Il apprend à bâtir. Mais tout bâtisseur sait que l'on ne construit pas seulement avec de la pierre. On construit avec des rêves, avec des colères, avec cette obstination qui refuse que les choses demeurent ce qu'elles sont. Boubacar se donne pour mission de rebâtir la dignité là où l'esclavage l'a dévastée.
Dans le sillage de Mai 68, Boubacar Messaoud participe au mouvement de contestation de l’ordre néocolonial et des structures sociales rétrogrades. La contestation monte comme une sève dans les troncs fatigués de l'arbitraire. Avec d'autres, avec ceux qui refusent que la Mauritanie reste ce tombeau à ciel ouvert pour des milliers d'invisibles, Boubacar Messaoud rejoint le mouvement qui ose porter son nom : El Hor, L'Homme Libre. Nommer, c'est déjà exister. Se nommer "Homme Libre" quand on est né esclave, c'est accomplir le plus vertigineux des paris : celui de la parole contre le silence, de l'être contre le néant.
En mars 1980, une femme est vendue. Boubacar Messaoud refuse que ce visage demeure dans l'anonymat des humiliations ordinaires. Il organise, il proteste, il crie dans le désert où personne n'entend parce que personne ne veut entendre. Il est arrêté. La Cour Spéciale de Justice, ce tribunal militaire siégeant à Rosso, avec ses juges en uniforme et ses sentences sans appel, le condamne lors d’une parodie de procès dite « L'affaire Boubacar Messaoud & Consorts » Et c'est là que le destin, cet ironiste parfois, joue sa plus belle carte : deux semaines après sa condamnation, le 5 juillet 1980, le Comité Militaire de Salut National proclame l'abolition de l'esclavage. Le 9 novembre 1981, l'ordonnance n°81-234 est promulguée. La prison de Boubacar Messaoud avait été le levain dans la pâte de l'histoire. Lui et ses compagnons avaient forcé le temps à s'accélérer.
L'abolition n'est qu'un mot tant qu'elle n'est pas une chair. Boubacar Messaoud le sait mieux que personne. Il vient de passer des années à apprendre que les lois ne suffisent pas, que les décrets ne changent rien aux cœurs, que l'ordonnance la plus solennelle peut demeurer lettre morte si personne n'en exige l'application. Alors il fonde SOS-Esclaves. Il y consacre sa vie, son temps, sa santé, sa réputation. Il devient cette voix qui ne se lasse pas, cette présence qui gêne, cette mémoire qui refuse l'oubli.
Les années passent. Les régimes se succèdent. Les promesses fleurissent et fanent comme les acacias du Sahel après la saison des pluies. Boubacar Messaoud, lui, demeure. Non point par obstination stérile, mais par cette intelligence stratégique qui distingue le lutteur du simple révolté. Il sait que l'effort sans cap mène à l'épuisement. Il sait qu'il faut parfois se faire marin, parfois se faire algue, parfois se faire horizon, comme l'écrivait Mahmoud Darwich, ce poète des causes perdues qui ne le furent jamais tout à fait :
"Et si la mer monte, monte,
jusqu'à submerger les rivages,
nous nous ferons marins,
et si les vagues nous submergent,
nous nous ferons algues,
et si l'horizon se dérobe,
nous nous ferons horizon."
Il se fit marin, algue, horizon. Il traversa les prisons, les diabolisations, les privations. Il préféra les misères de la lutte aux privilèges personnels largement à portée de main. Dans un pays où la compromission est l'ordinaire des carrières, il choisit l'inconfortable dignité de celui qui ne transige pas.
On le disait austère. On le disait dur. On le disait habité par une colère qui ne pardonne pas. Et c'est vrai que le regard pouvait sembler froid, que la parole pouvait paraître tranchante, mais il y avait un autre Boubacar Messaoud. Il fallut le rencontrer à La Mecque, lors de son second pèlerinage, pour découvrir l'homme pieux derrière le militant, l'âme tendre derrière le regard d'acier. Il fallut le voir accomplir les rites avec cette ferveur simple qui n'appartient qu'aux cœurs purs, pour comprendre que la foi n'avait jamais été chez lui un ornement, mais une source vive.
"Je combats ma propre violence", avait-il confié un jour. Cette phrase dit tout de l'homme. Elle révèle l'immensité du combat intérieur, la victoire quotidienne sur la tentation de la haine. Lui qui avait tant subi, l'esclavage, l'orphelinage, la prison, la diabolisation, aurait pu laisser la colère le consumer. Il choisit la maîtrise. Il choisit la lutte consciente. Il choisit de muer la rage en détermination, jamais en vengeance.
Il y avait aussi, chez lui, cette franchise déconcertante qui frisait la naïveté et qui n'était que la plus haute forme du courage. Un jour, recevant avec d'autres représentants de la société civile le président Ould Abdel Aziz, celui-ci lui lança : "Boubacar, je sais que toi et Aminetou vous ne m'aimez pas !" Et lui de répondre, avec cette simplicité des justes : "En tout cas, pour moi, c'est vrai !". Cette incapacité à travestir la vérité, cette nudité de l'âme devant la puissance, fut sa marque de fabrique. Dans un monde où le pouvoir se nourrit de courtisanerie, Boubacar Messaoud resta debout, disant ce qui est à ceux qui sont, sans jamais plier l'échine.
En août 2007, sous le régime de Sidi Ould Cheikh Abdallahi, après des décennies de lutte, après des milliers de pages de rapports, après des centaines de discours dans l'indifférence générale, la Mauritanie criminalise enfin l'esclavage. Trente ans après la première abolition officielle, vingt-six ans après l'ordonnance de 1981, la pratique devient pénalement répréhensible. Boubacar Messaoud est l'un des principaux artisans de cette loi. Il a tenu bon. Il a attendu. Il a espéré contre toute espérance.
En novembre 2023, le président Mohamed Ould Cheikh Ghazwani le décore de l'Ordre d'Officier du Mérite national. Soixante ans après le début de son combat, la Mauritanie reconnaît enfin l'un de ses plus grands fils. Cette reconnaissance, venue au crépuscule de sa vie, disait moins l'honneur fait à Boubacar Messaoud que l'honneur que la Mauritanie se faisait enfin à elle-même. En honorant celui qui l'avait tant combattue pour mieux la sauver, le pays reconnaissait que la liberté ne se décrète pas, qu'elle se conquiert, qu'elle se gagne, qu'elle s'arrache à la nuit des temps par la persévérance obstinée de quelques justes.
En ce mois de ramadan, mois de la révélation, mois de la purification, mois du jeûne qui rappelle aux corps leur dépendance et aux âmes leur éternité, Boubacar Messaoud s'éteint.
Il meurt comme il a vécu : dans la foi, dans la simplicité, dans cette certitude que l'essentiel n'est pas ce qu'on laisse, mais ce qu'on transmet. Il meurt en ce mois béni où les musulmans du monde entier rappellent que la chair n'est rien, que l'esprit est tout, que la vraie vie n'est pas dans l'avoir mais dans l'être.
Césaire, ce géant de la parole engagée, avait écrit :
"Un homme ça s'invente
À chaque lever de soleil
Un homme c'est une île
Qui cherche une arche d'alliance
Dans le déluge des solitudes
Un homme c'est du pain
Qui lève dans la mémoire des foules."
Boubacar Messaoud fut ce pain qui lève. Il fut cette île qui devint arche. Il fut cet homme qui s'inventa chaque matin, contre tous les déterminismes, contre toutes les fatalités, contre toutes les assignations à résidence dans l'enfer de la condition héritée.
Boubacar Messaoud nous enseigne d'abord que nul destin n'est scellé d'avance. L'enfant né esclave, l'orphelin condamné par toutes les lois humaines à l'invisibilité, peut devenir l'architecte non seulement d'édifices de pierre, mais d'édifices de liberté. La condition n'est pas une essence. L'humain n'est jamais définitivement assigné à ce que la société prétend lui assigner. Il y a toujours une brèche, toujours une effraction possible, toujours une école où s'éveille la conscience.
Il nous enseigne ensuite que la lutte pour la dignité est une lutte de tous les instants. Elle ne connaît pas de trêve. Elle ne s'arrête jamais vraiment, parce que la dignité n'est pas un état, mais un devenir. On n'est pas digne une fois pour toutes, on le devient chaque jour, par chaque choix, par chaque parole, par chaque refus de l'inacceptable.
Il nous enseigne que la foi peut être libératrice quand elle est vécue dans la vérité. Non point la foi qui endort et qui console, mais la foi qui éveille et qui exige. La foi qui rappelle que tout homme est créé libre, que tout homme mérite qu'on se batte pour lui.
Il nous enseigne, enfin, qu'un homme seul, armé de sa seule conviction, peut faire bouger les montagnes de l'injustice. Parce que les montagnes ne sont pas éternelles. Parce que l'injustice, si ancienne soit-elle, porte en elle les germes de sa propre destruction. Parce que la vérité finit toujours par triompher du mensonge, quand bien même le mensonge aurait des siècles d'avance.
Boubacar Messaoud repose désormais dans cette terre de Rosso qui l’a vu naître et grandir. Il y a quelque part du “Boubacar” dans chaque loi qui protège les faibles contre les puissants, dans chaque conscience qui s'éveille à l'injustice et décide de la combattre.
Boubacar Messaoud est devenu ce que Saint-Exupéry appelait la "nostalgie de la mer infinie" : ce désir irrépressible de liberté qu'il a su insuffler à tout un peuple, cette soif de dignité qu'il a transmise comme on transmet la vie, cet horizon qui recule à mesure qu'on avance et qui n'est jamais atteint mais toujours désiré.
L'architecte des âmes libres a posé ses outils.
Mais le chantier continue.
"Ce n'est pas le port qui compte,
mais le passage, mais le passage."
Boubacar Messaoud est passé parmi nous. Il a laissé son sillage. il a écrit en lettre d’or une des plus belles pages du livre ouvert du récit national.
Qu'Allah t'accueille en Son paradis éternel et que ta tombe soit baignée de Sa lumière.
Birane Hamath Wane
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