Mauritanie 2040 : Pourquoi tout se joue dans les 1 000 premiers jours de l'enfant

Avec un indice de fécondité de 4,5 naissances par femme en 2026, la Mauritanie s'appuie sur une jeunesse vibrante mais structurellement vulnérable. Entre pauvreté multidimensionnelle dans les adwabas et décrochage scolaire massif au secondaire, le pays fait face à une urgence : investir massivement dans son capital humain pour garantir son émergence en 2040.

On dit souvent que les enfants sont l'avenir d'une nation. En Mauritanie, cette affirmation dépasse la simple formule rhétorique pour devenir une urgence démographique, économique et sécuritaire. Le moteur de notre avenir est en marche, mais est-il pleinement protégé aujourd'hui ? La question s'impose avec force. L'enfant n'est pas un citoyen en devenir ; il est le déterminant absolu de la Mauritanie de demain.

Le capital humain se joue dès les 1 000 premiers jours.

Pour qu'un pays progresse, il doit investir dans sa ressource la plus précieuse : son capital humain, et ce, dès le plus jeune âge. En Mauritanie, ce chantier prioritaire se heurte encore à des défis structurels majeurs sur le plan de la santé, de la nutrition et de l'équité sociale. Selon les dernières données hospitalières et les rapports de développement, le taux de mortalité infantile stagne à un niveau préoccupant de 49,9 pour 1 000.

Plus globalement, 61,9 % des enfants mauritaniens vivent dans une situation de pauvreté multidimensionnelle, privés simultanément d'accès à l'eau potable, à la santé, à un logement décent ou à l'éducation.

Le chiffre clé : 69,9 %C'est la proportion d'enfants pauvres qui vivent dans les adwabas (localités rurales historiquement marginalisées), tandis que 27 % de la population infantile globale stagne sous le seuil de la pauvreté absolue.

L'autre urgence silencieuse concerne la malnutrition chronique (le retard de croissance), qui touche près de 25 % des enfants de moins de cinq ans. Ce fléau enregistre des pics sévères dans les Wilayas du Centre et du Sud-Est, notamment dans les deux Hodhs, le Gorgol et le Guidimagha.

PAROLE D'EXPERT : Dr. Amadou Sall, pédiatre et consultant en santé publique à Kaédi (Gorgol)« Dans nos structures de santé au Sud-Est, nous voyons quotidiennement les ravages invisibles de la malnutrition chronique. Ce n'est pas seulement une question de faim, c'est une question d'accès à l'eau potable et d'éducation nutritionnelle des mères. Quand un enfant passe ses deux premières années en état de carence, son cerveau ne développe pas toutes ses connexions. C'est un retard que l'école, même la meilleure, ne pourra jamais totalement rattraper. Investir dans des compléments nutritionnels dès la grossesse, c'est là que se joue le PIB de la Mauritanie de demain. »

L'impact économique est mesurable : un enfant malnutri au cours des 1 000 premiers jours de sa vie est un adulte dont les capacités cognitives et physiques seront durablement altérées. Investir dans la nutrition de l'enfant aujourd'hui, c'est garantir une force de travail qualifiée, innovante et productive pour la Mauritanie de 2040.

L’École républicaine : le défi de la fracture du secondaire

Le second pilier de ce déterminant social reste l'éducation. Si le système éducatif enregistre une hausse encourageante des effectifs au niveau fondamental (Primaire) avec un taux brut de scolarisation de 81,7 % et une parité filles-garçons en nette amélioration grâce aux écoles de proximité, le tableau s'assombrit dès l'entrée au secondaire.

Au niveau du collège et du lycée, le taux brut de scolarisation s'effondre à seulement 37 %. La déperdition scolaire des filles est le symptôme le plus criant de cette rupture : près de 35 % des adolescentes ne sont pas scolarisées au niveau secondaire. En cause : l’éloignement des établissements, la pauvreté des ménages et la persistance des mariages précoces.

Actuellement, un enfant mauritanien est censé accomplir en moyenne 7,7 années de scolarité avant sa majorité. Mais cette moyenne cache de profondes inégalités territoriales. Les enfants issus des adwabas ou de milieux défavorisés ont un risque d'exclusion scolaire supérieur de 23 % par rapport à ceux des milieux urbains aisés.

TÉMOIGNAGE DU TERRAIN : Mariem Mint Ahmed, 15 ans, ancienne élève d'un adwaba près d'Aioun (Hodh El Gharbi)« J’adorais l’école et j’ai eu de très bonnes notes à l’examen du fondamental. Mais pour aller au collège, il fallait s'installer en ville, à 25 kilomètres de chez mes parents. Louer une chambre là-bas coûtait trop cher pour mon père, et il avait peur pour ma sécurité. J'ai dû rester au village pour aider aux tâches ménagères. Beaucoup de mes amies ont été mariées l'année suivante pour cette même raison. Si nous avions eu un collège de proximité ou un bus scolaire, je serais encore sur les bancs de l'école aujourd'hui. »

Pour les jeunes filles de ces zones, le défi est double. Face à l'isolement des établissements secondaires, le spectre du mariage précoce resserre son étau. Or, le consensus est mondial : alphabétiser une fille, c'est éduquer une future mère qui veillera à son tour sur la santé et l'instruction de ses propres enfants. L’École républicaine se doit d'être ce sanctuaire égalitaire où se forge la future élite.

LE SYSTÈME ÉDUCATIF EN CHIFFRES

- Primaire (Fondamental) : 81,7% de scolarisation (Parité en hausse)

- Secondaire (Collège/Lycée) : 37% de scolarisation (Chute brutale)

- Décrochage : 35% des adolescentes hors du système scolaire

De la loi au terrain : les 5 chantiers de la rupture

La Mauritanie dispose d'un arsenal juridique complet, notamment avec le Code Général de l’Enfance. L'enjeu central consiste désormais à passer des textes à une application stricte, budgétisée et généralisée sur le terrain. Les experts orientent l'action publique autour de cinq axes stratégiques :

Modernisation de l'éducation et rétention des filles : Décentraliser les collèges dans les zones rurales isolées (Hodh El Chargui, Assaba, Gorgol), généraliser les blocs sanitaires séparés pour les filles et étendre le modèle des cantines scolaires gratuites.

Renforcement de la protection sociale : Élargir les budgets du programme national de transferts monétaires Tekavoul (appuyé par la Banque mondiale) pour soutenir les mères, tout en déployant des unités mobiles pour l'enregistrement universel à l'état civil.

Réforme des Mahadras et fin de la mendicité : Contractualiser et labelliser les écoles traditionnelles. En échange de subventions, les maîtres coraniques s'engagent à interdire la mendicité forcée des enfants talibés et à intégrer le calcul et la lecture au programme.

Tolérance zéro pour les pratiques néfastes : Sanctionner sévèrement l'exploitation des moins de 15 ans (marchés, garages, orpaillage) et interdire le mariage avant 18 ans sans dérogation dans le Code de l'enfance.

Alliance avec les leaders religieux : Mobiliser les réseaux d'imams pour déconstruire les barrières culturelles et diffuser, lors des prêches du vendredi, des messages de santé publique (espacement des naissances, abandon des mutilations génitales féminines).

LE POINT DE VUE RELIGIEUX : Imam Thiam El Hadj, membre d'un réseau d'érudits pour la protection de l'enfance à Nouakchott« L'Islam impose la recherche du savoir comme un devoir pour chaque musulman, homme et femme. Il est de notre responsabilité, en tant qu'imams, de rappeler du haut du minbar que confier un enfant à une mahadra pour qu'il mendie dans la rue est un péché et une trahison de la confiance divine. Nous travaillons avec le ministère pour que les écoles traditionnelles reçoivent un soutien financier décent. En contrepartie, la dignité et la scolarisation de base de l'enfant doivent être garanties. Modernité et foi ne s'opposent pas, elles se complètent. »

Urgence nationale

La protection de l'enfance contre l'exploitation, le travail précoce et la mendicité forcée ne relève plus de la simple charité ou de l'action humanitaire : c'est une question de sécurité nationale. Chaque enfant laissé au bord du chemin est une opportunité manquée pour le développement économique du pays, et une porte ouverte à la vulnérabilité sociale.

Des initiatives récentes, à l'image du lancement des Children First Media Awards par le Ministère de la Culture et l'UNICEF, rappellent opportunément que les médias ont un rôle de sentinelle à jouer. Pour que la Mauritanie de demain soit forte, stable et prospère, les choix budgétaires et politiques d'aujourd'hui doivent placer l'enfant au centre absolu des priorités. Le futur de la République se joue maintenant : dans les maternités, les centres de nutrition et les salles de classe de nos adwabas, de nos villes et de nos campagnes.

Mohamed Ould Mohamed Lemine

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Journaliste free-lance