Le limogeage par le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye de son Premier ministre et compagnon de route Ousmane Sonko n’a pas été une surprise pour la scène politique sénégalaise. Des signes avant-coureurs et certaines déclarations des deux parties avaient déjà fait état de divergences fondamentales de visions entre le président Diomaye Faye et son chef de gouvernement.
Comme prévu, ce limogeage, intervenu le 23 mai 2026, a plongé le pays dans une profonde crise politique, entraînant une escalade notable des divisions et de la polarisation politique au sein de la coalition majoritaire qui avait porté le président Faye au pouvoir. Cette situation pourrait ouvrir la porte à toutes les hypothèses et scénarios, susceptibles de fragiliser l’héritage politique et la stabilité sécuritaire d’un pays qui demeurait le modèle unique de démocratie et d’alternance pacifique du pouvoir en Afrique.
Quelles que soient les causes et les justifications de ce différend (ambition personnelle, lutte d’influence et de prérogatives, pressions extérieures de la Banque mondiale ou de la France, etc.), il est certain qu’il jettera une ombre de doute sur l’avenir du pays à court et moyen terme, si les deux parties ne gèrent pas cette crise avec sagesse, en privilégiant la raison et l’intérêt national plutôt que l’escalade et les sentiments personnels.
Comme tout conflit ou crise politique, cette crise aura des conséquences politiques et économiques majeures pour le pays. Quels sont donc les principaux scénarios envisageables concernant les répercussions de cette crise politique ?
Parmi les scénarios les plus probables : l’affrontement entre les pouvoirs législatif et exécutif, dans le contexte des tensions politiques actuelles, avec un possible transfert du conflit de l’hémicycle vers la rue, se transformant en manifestations et affrontements avec l’exécutif, si la Cour constitutionnelle devait juger illégitime le retour d’Ousmane Sonko à son siège de député.
Deuxième scénario : le nouveau gouvernement décide de renégocier la dette avec la Banque mondiale sans l’approbation de la majorité parlementaire. Dans ce cas, le parti de Sonko (Pastef), qui détient la majorité absolue à l’Assemblée nationale, pourrait renverser le gouvernement par une motion de censure ou le paralyser en entravant l’adoption des lois et des budgets qu’il lui soumet. Ousmane Sonko avait d’ailleurs évoqué cette éventualité immédiatement après son élection à la présidence de l’Assemblée nationale. S’il met sa menace à exécution, le président Faye ne dispose d’aucun moyen constitutionnel pour l’en empêcher pendant cette période, car il n’a pas le droit de dissoudre l’Assemblée avant qu’elle n’ait accompli deux ans depuis son élection. Toutefois, le président Faye pourrait adopter une politique de confrontation directe avec son ancien Premier ministre si la Cour constitutionnelle déclare irrecevable son retour au Parlement : Sonko perdrait alors son immunité parlementaire, ce qui permettrait son arrestation. On assisterait alors à un scénario rappelant celui du président Léopold Sédar Senghor avec l’ancien président de l’Assemblée nationale, Mammadou Dia, lors d’une crise politique et constitutionnelle (assez similaire à celle-ci). Mammadou Dia appelait lui aussi à des réformes politiques et constitutionnelles, et s’est heurté au président Senghor qui s’y opposait, bénéficiant du soutien de la France et des institutions religieuses (bien qu’il ne fût pas musulman), ainsi que de l’appui des institutions législatives et exécutives. Senghor parvint ainsi aisément à remporter l’affrontement, à se débarrasser de son Premier ministre et à le faire emprisonner pour douze ans, ce qui lui permit de gouverner le pays sous un régime de parti unique et d’imposer sa vision politique sans contestation ni opposition.
Cependant, ce scénario est peu probable dans le conflit actuel entre le président Faye et le président de l’Assemblée, Ousmane Sonko. Ce dernier dispose en effet d’une légitimité politique, de la majorité au Parlement et du soutien populaire. Le président Faye, qui ne possède pas de base populaire solide, ne peut donc pas se débarrasser de lui comme Senghor l’a fait avec Mammadou Dia. S’il s’engageait dans cette voie, il mettrait en péril la paix et la stabilité politique, économique et sociale du pays, avec des conséquences désastreuses.
Troisième scénario : la cohabitation politique entre les pouvoirs législatif et exécutif, à l’image de celle qui a eu lieu en France entre le président de droite Jacques Chirac et le Premier ministre socialiste Lionel Jospin. Les deux parties travailleraient ensemble pour l’intérêt du pays, reportant le règlement de leurs différends politiques aux échéances électorales suivantes, pour une résolution par les urnes, plutôt que par l’affrontement et la paralysie des affaires du pays. Ce scénario est le plus probable et le plus proche d’une résolution de la crise politique au Sénégal. Les deux camps auront donc devant les yeux les prochaines échéances électorales, dont la plus importante à court terme est les élections locales prévues en 2027, ainsi que l’élection présidentielle de 2029.
Quatrième scénario : parvenir à une formule consensuelle pour régler le différend entre les deux parties, leur permettant de travailler ensemble et de coopérer sur la base des dénominateurs communs qui les unissent, afin d’atteindre les objectifs qu’ils cherchaient à accomplir avant leur rupture. Parmi ces objectifs : les réformes économiques, la lutte contre la corruption et la recherche de solutions consensuelles pour gérer l’endettement. Bien que ce dernier scénario paraisse peu probable au vu des données politiques actuelles et du fossé séparant les positions des deux camps, il n’est pas impossible. Si les deux parties placent l’intérêt du pays au-dessus des considérations politiques et des divergences personnelles, l’intérêt général l’emportera sur l’intérêt particulier étroit, et les deux dirigeants s’élèveront alors à la hauteur des responsabilités et de la confiance que le peuple sénégalais a placées en eux. Ce peuple leur a accordé sa confiance, a fondé de grands espoirs sur eux et a voté massivement pour eux afin qu’ils le sortent d’une crise économique d’une ampleur sans précédent.
Dr . Mohamed El Hajj Mahmoud El Talib
Directeur du Centre Raed d’études stratégiques et de développement.
