Non, l’insulte n’est pas un projet démocratique : Réponse à ceux qui veulent faire de « Vadhma » un slogan républicain

Il est des moments où la passion politique brouille les repères au point de transformer une grossièreté en acte de résistance, une insulte en programme démocratique et la vulgarité en preuve de courage.

La "tribune" de Mohamed Baba Saïd, appelant les Mauritaniens à reprendre en chœur le terme « Vadhma » relève, malheureusement, de cette confusion.

Que l’on conteste une loi, soit. Que l’on critique une décision judiciaire, naturellement. Que des juristes débattent de la procédure suivie, de l’immunité parlementaire ou de la proportionnalité d’une peine, c’est même indispensable dans un État de droit. La défense des deux députées a d’ailleurs soulevé publiquement plusieurs moyens relatifs à l’immunité parlementaire et à la procédure de flagrance. Ce débat existe et mérite mieux que des slogans.

Mais depuis quand la démocratie se mesure-t-elle à la capacité d'insulter ?

Depuis quand être républicain signifie-t-il reprendre collectivement une expression outrageante contre le chef de l’État ?

Et surtout, quelle République prétend-on construire en faisant de l’abaissement du langage une vertu civique ?

Le Président est critiquable. L’insulte n’est pas sacrée.

Il faut sortir d’un faux dilemme savamment entretenu : soit l’on accepte l’insulte, soit l’on serait partisan du despotisme.

C’est intellectuellement commode. Mais c’est faux.

Le Président de la République, Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, est un responsable politique. Son action peut être discutée, contestée, disséquée. Ses politiques économiques peuvent être jugées insuffisantes. Ses choix sociaux peuvent être remis en cause. Sa majorité peut être combattue. Son bilan peut être soumis à la critique la plus sévère.

Voilà la démocratie.

Mais dire que tout doit pouvoir être dit de n’importe quelle manière, sous prétexte de liberté d’expression, revient à confondre la liberté avec l’absence de responsabilité.

Une démocratie n’est pas une foire d’empoigne verbale.

La parole publique engage celui qui la prononce. Elle engage davantage encore lorsqu’elle émane d’un élu de la Nation.

Le mandat parlementaire n’est pas un permis d’insulter. L’immunité parlementaire est une garantie institutionnelle destinée à protéger la fonction représentative ; elle ne devrait pas être transformée, dans le débat public, en certificat d’irresponsabilité morale.

Deux députées ne sont pas devenues des esclaves

La comparaison établie entre la privation de droits civils et politiques et la condition servile est probablement le passage le plus contestable de la tribune.

L’esclavage est une tragédie historique et humaine. Il signifie l’appropriation d’un être humain par un autre, la négation de sa liberté et de sa dignité.

Assimiler une peine judiciaire — aussi sévère et aussi contestable puisse-t-on la considérer — à l’esclavage relève d’un raccourci émotionnel.

Plus encore, affirmer que la privation des droits civils et politiques signifie automatiquement l’impossibilité de se marier, de divorcer, de témoigner, de contracter ou de transmettre ses biens exige une démonstration juridique précise, textes à l’appui.

La gravité d'une sanction ne dispense jamais de l’exactitude.

On ne défend pas l’État de droit en caricaturant le droit.

Et les devoirs de l’élu ?

Le texte nous parle longuement des droits des parlementaires. Fort bien.

Mais qu’en est-il de leurs devoirs ?

Un député représente la Nation. Sa parole possède une portée particulière. Il dispose d’une tribune politique, d’une visibilité médiatique et d’une autorité que ne possède pas le citoyen ordinaire.

Peut-on sérieusement soutenir que cette position ne crée aucune exigence supplémentaire ?

Imagine-t-on une démocratie solide dans laquelle les élus de la majorité pourraient couvrir d’insultes les figures de l’opposition, tandis que les élus de l’opposition feraient de même avec le Président, les ministres ou les magistrats ?

Que resterait-il du débat public ?

La démocratie ne consiste pas à institutionnaliser l’injure. Elle consiste précisément à organiser le désaccord afin que la violence des mots ne prépare pas celle des actes.

Ghazouani pouvait se venger. Il a choisi la grâce.

Il existe enfin un fait que la tribune tente curieusement de retourner contre le Président.

Le 9 juillet 2026, une grâce présidentielle a été accordée à Gamou Achour Salem et Mariem Cheikh Dieng. Selon le communiqué officiel, elle a entraîné la remise du reliquat des peines privatives de liberté ainsi que l’annulation des amendes et frais judiciaires.

On peut discuter de la portée juridique de cette grâce. On peut regretter qu’elle n’efface pas toutes les conséquences de la condamnation. On peut même considérer qu’une autre solution politique aurait été préférable.

Mais présenter un acte de clémence comme une nouvelle preuve de despotisme relève d’une singulière gymnastique intellectuelle.

Le Président aurait-il dû intervenir davantage dans une procédure judiciaire pour satisfaire ceux qui, par ailleurs, dénoncent l’ingérence de l’exécutif dans la justice ?

On ne peut pas réclamer l’indépendance de la justice le matin et exiger du Président qu’il annule ses décisions le soir.

Il faut choisir la cohérence.

« Vadhma » n’est pas du courage

Il est facile d’écrire « Vadhma » derrière un écran.

Il est plus difficile de construire un argument.

Il est facile d’appeler une foule virtuelle à répéter une insulte.

Il est plus exigeant de proposer une réforme de la loi, de démontrer ses insuffisances juridiques, de saisir les institutions compétentes et de convaincre l’opinion par la force du raisonnement.

La Mauritanie a besoin d’une opposition forte. Elle a besoin de journalistes libres, d’intellectuels critiques et de parlementaires capables de tenir tête au pouvoir.

Mais elle n’a aucun besoin d’une compétition nationale de grossièreté.

À ceux qui nous invitent à dire « Vadhma » trois fois, nous répondrons autrement.

Trois fois, nous dirons : débat.

Trois fois, nous dirons : droit.

Trois fois, nous dirons : responsabilité.

Car une République ne grandit pas lorsque ses citoyens apprennent à mieux s’insulter.

Elle grandit lorsqu’ils apprennent à se combattre politiquement sans cesser de respecter la dignité des institutions, de leurs adversaires et, finalement, leur propre dignité.

Sneiba Mohamed